La Roumanie vend la peau de ses ours;REPÈRES
Par SCHOUNE,CHRISTOPHE

La Roumanie vend la peau de ses ours

Victime de la chasse et de la pression sur la forêt, l'ours brun serait
en sursis. A l'heure de la convention sur les espèces menacées (Cites),
le Roumanie délivre des quotas de chasse contestés. Le développement
sera-t-il l'allié d'une nature malmenée ?

CHRISTOPHE SCHOUNE,
envoyé spécial
CARPATES

L'ours sait que nous sommes là, même cachés. Mais si sa faim est plus
grande que sa peur, il viendra... Dorek Munteau dessine avec ses doigts
les empreintes qui, dans la boue, attestent la visite fréquente d'un
plantigrade. Niché au coeur du parc national Retezat, dans le sud-ouest
de la Roumanie, l'ancien cabanon de chasse s'est mué en poste
d'observation pour les amoureux de la nature. Devant, des épis de maïs
destinés au grand mammifère jonchent le sol accidenté. Au-delà, on
distingue encore le massif montagneux dans la pénombre naissante.

Fusil en bandoulière et chapeau à plume vissé sur le crâne, le
forestier roumain indique la voie à suivre : Il est temps de rentrer
dans l'abri si nous voulons avoir une chance d'apercevoir un ours ce
soir. Pas de chance ! Dans l'exiguïté de notre cabanon éclairé à la
torche, la nuit se refermera sur le plus vieux parc naturel roumain sans
que l'invité du soir ne se présente à sa table dressée : L'animal,
solitaire, est imprévisible. C'est au printemps que l'on a le plus de
chance de l'apercevoir, après l'hibernation, note Dorek. À cette époque,
il manque de nourriture et vient avec ses petits. Ils sont d'ailleurs
plus nombreux qu'il y a dix ans, par ici...

Plus nombreux, vraiment ? Au coeur de la chaîne des Carpates, qui
héberge la plus grande colonie d'ours d'Europe, la polémique bat son
plein face aux menaces qui pèsent sur le devenir de ce mammifère
adulé... et pourchassé. Si bien que les associations de défense de la
nature ont multiplié, ces derniers mois, coups de gueule et pétitions
afin de faire pression tout à la fois sur les autorités roumaines et
l'Europe : Les statistiques officielles recensent 6.300 ours en
Roumanie. Mais les ONG considèrent que la population est inférieure à la
moitié de ce chiffre, explique Nicolae Serban-Pârâu, biologiste et
expert de la question.

Nous sommes face à une situation de blocage préjudiciable puisque les
autorités ont jusqu'à présent refusé d'engager un monitoring
indépendant.

Pour les associations de défense de la nature, les lacunes
scientifiques sur le recensement des ours et les grands mammifères comme
le loup ou le chamois, proches de l'extinction, sont délibérées afin de
laisser libre cours à une chasse contestée, mais juteuse pour les
associations de chasseurs, l'Etat et les nombreux intermédiaires. Sans
compter ce que peut rapporter la viande, la mise à prix d'un ours par
l'Etat varie de 4.000 à 8.000 euros pour la peau et la tête selon la
taille du spécimen abattu, témoigne cet autre expert roumain. Ces permis
de chasse sont délivrés par le ministère de la forêt à de riches
occidentaux venant d'Allemagne, d'Autriche, de Belgique, de France ou
d'Italie.

Bien que protégé par une convention internationale et la directive
européenne sur les habitats sauvages, d'ores et déjà transposée par la
Roumanie, l'ours demeure chassé en masse. Pas moins de 658 permis ont été
délivrés au cours de la dernière saison 2003-2004. Soit, de 10 à 25 % de
la population, selon les sources statistiques. Des chiffres énormes qui
mettent à mal l'équilibre de l'espèce, souligne-t-on dans les couloirs
de la Commission européenne, avisée du problème : Le système de
monitoring doit être amélioré afin de connaître la situation exacte et
d'ajuster les quotas de chasse en conséquence. Les autorités roumaines
nous ont fait des promesses en ce sens, affirme Nicholas Hanley,
responsable des ressources naturelles à la direction générale de
l'Environnement, à Bruxelles. Ce dossier fait partie de l'ensemble des
négociations en cours relatives à l'adhésion de la Roumanie,
programmée pour 2007.

Face à une mauvaise pub dont il se serait bien passé ces derniers mois,
le gouvernement roumain semble vouloir faire amende honorable. En
discussion au parlement ces jours-ci, les nouveaux quotas de chasse ont
fondu sur le papier. Quelque 342 ours pourront être abattus au cours de
la saison 2004-2005, qui s'ouvre cet automne : Nos estimations de
population correspondent au chiffre réel, justifie Viorel Marinescu,
directeur du ministère roumain de la foresterie. Si nous avons décidé de
diminuer de moitié le quota de chasse, c'est dans l'attente des
résultats d'un monitoring indépendant. Nous sommes en contact avec un
bureau anglais qui pourrait réaliser ce comptage par télédétection.

Ces sages paroles calmeront-elles les ardeurs des opposants ? Président
de la Fondation roumaine Aves, Laszlo Szeley-Szabe croit peu aux
promesses formulées par les autorités roumaines : Mais cela ne va rien
changer !, assène cet homme qui se bat pour la protection des ours
depuis trente ans. Les quotas sont par définition illégaux puisqu'ils ne
correspondent pas à un régime de dérogation nécessaire pour chaque
animal tué. Même diminués de moitié, ces quotas demeurent énormes. Il
convient d'y ajouter les 300 ours braconnés chaque année pour quelques
centaines d'euros avec la bénédiction de l'administration corrompue et
d'un premier ministre président de l'association des chasseurs !


L'expression « vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué » semble
prendre tout son sens, en Roumanie, où chasse et braconnage seraient
encouragés par des méthodes peu reluisantes : Pour appâter les ours, les
chasseurs utilisent des charognes infestées qui contaminent les
populations, veut prouver, photos à l'appui, Laszlo Szeley-Szabe.
L'homme tente de démontrer la chute vertigineuse de la population : de
5.770 individus en 1994 à 2.510 aujourd'hui. Les grands mâles ont
pratiquement disparu ! Ils sont attirés dans des mangeoires tandis que
les mères sont tuées au printemps dans leur tanière avec des petits.
L'Europe devra être intransigeante si elle veut sauver ses ours...

Paradoxalement, l'avènement de la démocratie en Roumanie est à marquer
d'une pierre noire pour l'ours qui pouvait dormir sur ses deux oreilles
pendant les décennies de la terreur. Car au temps du dictateur
Ceausescu, tombé en 1989, seul le despote avait le droit de chasser
l'ours. Il venait pour ce faire dans l'un ou l'autre de ses hôtels
particuliers, tel le complexe Rotunda, perdu dans les Carpates : Il
n'est venu qu'une fois ici, sourit la gérante de l'ancien pied-à-terre,
transformé en guest-house. L'histoire ne dit pas s'il a ramené un
trophée... Assis au bar de ce « lieu de mémoire 'main. Ces permis de
chasse sont dé», Zoran Acimov, directeur du parc Retezat, juge la
situation avec circonspection : Je ne défends pas la chasse, mais à mon
sens, il n'y a pas encore de déclin de l'espèce, évoque-t-il. Seule, une
étude internationale pourra le confirmer...

Végétarien à 90 %, friand de baies, l'ours ne dédaigne pas la viande.
Quitte à la prélever sur les troupeaux. Un ours est venu dans ma ferme
cet été, la nuit, constate le vieux Pavel, au village de Gârda de Sus,
plus au nord, dans le massif des Apuseni. Il a défoncé l'étable pour
emporter un cochon ! Et je n'ai toujours pas reçu ma compensation en
bois... Si Pavel trouve la chasse justifiée, d'autres s'émeuvent moins
des prédations du mammifère. Dans ces pâtures en altitude, par exemple,
d'où les bergers redescendent en ce début d'automne : Il y a des
attaques de moutons, mais cela reste peu fréquent, constate Câlin Hodor,
biologiste au « Retezat ». Les bergers eux-mêmes considèrent qu'ils sont
sur le territoire des ours et que cela fait partie des risques de leur
métier !

Du reste, font remarquer les spécialistes, les risques pèsent bien plus
sur l'ours et les grands carnivores des Carpates comme le loup ou le
lynx, que ces derniers n'en font peser sur l'environnement humain. Car
outre la chasse et le braconnage, la pression sur l'habitat de ces
espèces est une autre menace à long terme. En témoigne le projet
d'autoroute reliant Bucarest à Budapest, devant traverser la
Transylvanie (notre infographie) : Ce n'est pas tant l'autoroute que son
tracé parcourant des régions inestimables au plan écologique, que nous
contestons, note Luminata Tanasie, porte-parole du WWF en Roumanie. Le
gouvernement a accordé une concession à la société Bechtel, du
vice-président américain Dick Cheney, pour un montant de 2,5
milliards de dollars. Tout cela s'est fait dans l'opacité et en dépit du
bon sens environnemental. La Commission européenne soutenait un tracé
plus court. Nous devrons veiller à ce que de larges couloirs soient
assurés pour le passage des grands s carnivores...

Outre cette future balafre infligée à leurs habitats, les mammifères
doivent aussi composer avec le phénomène, plus diffus, de restitution
des propriétés privées engagé depuis la chute du communisme. Pas moins
de deux millions d'hectares, soit 30 % des forêts, ont été rendus à
leurs propriétaires ou aux ayants droit. Ces rétrocessions ont souvent
concordé avec une gestion anarchique des biens fonciers. Estimées
officiellement à quelques pour cent, les coupes illégales pourraient
atteindre, selon le WWF, jusqu'à 40 % du bois mis sur le marché : La
conscience environnementale est encore peu développée dans ce pays, qui
a d'autres préoccupations sociales et économiques, analyse Erika
Stanciu, directrice du programme Danube-Carpates du WWF, à Brasov. On
pense au bien-être et à la richesse, mais cela ne pourra pas se faire
sans être relié à la nature. C'est une des dernières parties d'Europe ou
la vie sauvage peut se déployer. Si on la néglige, comme ce fut le cas
dans les pays de l'Europe de l'Ouest, nous perdrons nos plus belles
richesses à court terme. C'est une affaire d'années, pas de décennie.
Or, le gouvernement roumain n'investit pas un franc dans ses parcs
naturels...

Désargentée, la Roumanie ne compte pour le moment que sur l'apport de
la Banque mondiale (63 %) et de fonds privés, notamment issus de la
vente de bois, pour financer ses parcs. Figurant parmi les cinq grandes
réserves de la vie sauvage en Europe, le Retezat dénombre... deux
gardes-chasses pour 40.000 hectares : On court la montagne du matin au
soir, note Daniel Bal Mahin, jeune « ranger » de 25 ans, payé 80 euros
par mois pour travailler plus de 60 heures par semaine. Dans mon
secteur, ce n'est sans doute pas le braconnage d'ours, mais bien de
poissons, qui pose le plus problème. Beaucoup de touristes étrangers ne
respectent pas cette nature qu'ils viennent rechercher ici. On essaie le
dialogue, mais cela suffit-il quand on laisse traîner ses déchets ?

Face à cette situation difficile, on affirme en haut lieu que les
ambitions environnementales ne seront pas laissées en marge du
développement du pays : Il y a 17 parcs nationaux qui viennent de
débuter en mai 2004, affirme Mircea Verghelet, directeur au ministère
de l'Environnement. Un nouveau plan de gestion de trois ans est budgété
et devrait permettre d'augmenter budgets en sollicitant notamment
l'Europe...

Des projets qui porteront sans doute sur la protection des ursidés. Des
ours qui, au-delà de leur intérêt écologique, entretiennent la légende.
Je n'oublierai jamais ce jour-là, alors que je me baladais en forêt,
sourit Maria. Il était là, à quelques mètres, immense. J'étais livide,
pétrifiée et mon adrénaline a décuplé. Mais je pense que sa peur fut
encore plus grande que la mienne. Il est parti comme il est arrivé. A
pas de loup...·

REPÈRES

Carpates. Longue de 1.500 kilomètres et large de 300 kilomètres, cette
chaîne de montagne de 210.000 km2, qui s'étend sur six pays (Autriche,
Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchéquie, Slovaquie, Ukraine), est
principalement localisée en Roumanie, qui en recense 60 % du couvert
forestier.

Biodiversité. Les Carpates hébergent une faune et une flore
exceptionnelles - dont la population la plus importante de grands
carnivores en Europe. On y recense 8.000 ours bruns, 4.000 loups (les
chasseurs pourront en tuer 550 en Roumanie lors de la prochaine saison)
et 3.000 lynx, toutes espèces protégées.

La préservation. La protection formelle de la chaîne couvre 16 % de son
territoire. Un chiffre bien inférieur en Roumanie, qui devra étendre ses
zones de protection en vue d'intégrer le conservatoire européen Natura
2000.

Infos. Sites www.carpathians.org et www.panda.org/dcpo. Pétition pour
la protection des ours : www.avestours.ro. Portail sur l'impact de
l'ours, du loup et du lynx : www.grandspredateurs.com.

Ch. Sc.